dimanche 24 mai 2009

Los abrazos rotos – "Etreintes brisées"- de Pedro Almodovar


Gros plan. Un oeil qui lit. La caméra d'Almodovar entre en jeu. Elle en appelle à tous les sens de son spectateur.

Matteo Blanco -ou Harry Cain- est un scénariste/réalisateur de renom. Depuis sa cécité, il se contente d'écrire des scénarios sous son pseudonyme, Harry, tout en ayant des aventures sans lendemain. La nouvelle du décès d'un célèbre homme d'affaires –Ernesto Martel- suivie de la visite d'un mystérieux "Ray-X" appellent à lui des souvenirs vieux de 14 ans. C'est là que commence l'histoire de ces "étreintes brisées".

Le flash-back auquel procède Almodovar n'étonne pas les aficionados des films du réalisateur espagnol. Ce n'est en effet pas la première fois que ses personnages semblent, sinon gouvernés par leur passé, du moins rattrapés par lui. Pas de surprise non plus côté casting : Penélope Cruz, Lluis Homar et Blanca Portillo, tout comme d'autres personnages secondaires du film, ont déjà été vus dans « Volver » ou « La Mala educacion » pour ne citer que les dernières réalisations. On le sait, Almodovar aime s’entourer des mêmes équipes et ce jusqu’au signataire de la Bande Originale, à savoir Alberto Iglesias. Pourtant, le film tient en haleine, émeut, accroche jusqu'au dernier plan. Almodovar semble y poursuivre une réflexion sur le cinéma qu'il a ébauchée dans « La Mala educacion » en réitérant le procédé de la mise en abîme. Un hommage au septième art que l'on retrouve à travers des scènes comme l’auto-doublage auquel procède Lena (Penélope Cruz) ou la scène finale du film, dans ce montage en aveugle qu'entreprend Matteo (Lluis Homar), déclarant qu’il faut toujours finir un film « même en aveugle ». Le tout est sous-tendu par des scènes d'une rare beauté, où l'on retrouve la griffe du réalisateur espagnol. Seule la caméra d'Almodovar semble alors capable de donner à de vulgaires clichés de radio l'esthétique d'un tableau, ou encore caresser à travers le regard de son actrice principale un paysage naturel à couper le souffle. Subjectif, audacieux, le réalisateur n'hésite pas à introduire des tableaux noirs au moment où Harry prend la parole pour la première fois depuis sa cécité. Le film semble d'ailleurs obéir à une logique binaire des sens : une partie de l’œuvre est en effet gouvernée par la vue, à travers les décors, la caméra omniprésente, les couleurs et les clichés, réduits en miette, épaves d’un passé que l’on tente d’oublier, reconstruits comme un puzzle vers la fin du film. L’autre partie est un hymne au toucher et tout ce qui passait jusque-là par le regard, l’écran froid d’une télévision compris, se transforme dès lors en sensation sous les doigts de Harry Cain. Les émotions deviennent alors tactiles, à l’image de ces étreintes voulues ou imposées, brisées par la volonté ou par la fatalité.

Ce que l’on aime dans les films d’Almodovar, c’est qu’il n’y a pas de morale à la fin, aucune leçon à tirer, sinon peut-être de laisser triompher les émotions. Le cinéma en est une.

vendredi 17 avril 2009

La Grande Mosquée de Paris sous bonne garde !

Il m'en aura fallu du temps pour renouer avec mes manies de scribouillarde et me remettre à l’observation et au commentaire de l'actualité, qu'elle soit tunisoise ou parisienne. Ni les surprenants changements de programme de l'IMA -sur lesquels je disserterai sûrement en temps opportun- ni les mouvements de protestation universitaires n'ont eu raison de mon mutisme obstiné. Il y eut enfin le déclic : merci au rectorat de la Mosquée de Paris !

Bien qu'on soit un vendredi, jour de prière pour les musulmans, les portes de la Grande Mosquée de Paris étaient closes devant les fidèles venus prier en ce début d'après-midi du 17 avril 2009. Des fidèles de plus en plus nombreux qui affluaient sous le regard « bienveillant » des dizaines de CRS mobilisés ce jour-là. Une partie d'entre eux, arrivés un peu en retard, a même été arrêtée un temps quelques mètres avant d'atteindre les portes de la mosquée, les agents faisant barrage. "Il fallait venir plus tôt" commentait ironiquement un des responsables policiers. Il fallait surtout se préparer à venir prier en plein air. Ce vendredi-là, la Grande Mosquée de Paris était tout simplement fermée !

La raison ? Il faut la chercher du côté de l'actualité et des récentes déclarations de Monsieur le Recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dr Dalil Boubaker. L'ancien président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), « homme remarquable par son intelligence, sa culture et son ouverture d’esprit » selon le magazine israélien SVP Israël, a en effet défrayé l'actualité en tenant des propos élogieux à l'adresse de l'Etat hébreu. Ainsi n'a-t-il pas hésité à témoigner de son admiration pour la manière avec laquelle Israël a mis en valeur «ses » terres, poussant le sens de la diplomatie jusqu’à voir dans la dernière offensive israélienne sur Gaza –qui a fait rappelons-le plus de 1300 morts du côté palestinien- une réponse logique à la provocation téméraire des dirigeants du Hamas. Aussi, Monsieur Boubaker qui, à l’instar des dirigeants français, exhortait la communauté musulmane de France, il y a quelques mois, à ne pas exporter le conflit israélo-palestinien sur le sol français, n’hésite pas pour sa part à donner sa vision des choses.

Une vision qui, comme on peut s’y attendre, n’a pas fait l’unanimité. En réponse à ces déclarations, un rassemblement a été prévu par le Collectif Cheikh Yassine devant la mosquée, après la prière hebdomadaire. Des manifestants venus exprimer leur mécontentement face aux déclarations cyniques de l’un des principaux représentants de la communauté musulmane en France. En dépit de « l’ouverture d’esprit » que ses amis israéliens lui trouvent, Monsieur Boubaker doit sans doute comprendre que lorsqu’on tient un poste d’une telle importance, il y a des opinions que l’on fait mieux de garder pour soi. Histoire d’épargner à ses fidèles une prière en plein air !

mardi 18 novembre 2008

Syngué Sabour, Pierre de patience d’Atiq Rahimi Prix Goncourt 2008


Le résultat avait été à peine annoncé que le livre était épuisé dans les rayons des librairies. Il faut dire que le jury du Goncourt a opté pour l’originalité cette année : récompenser un écrivain afghan, Atiq Rahimi, installé en France depuis vingt ans et qui signe ici, avec ce double titre significatif, son premier livre en français.

C’est le roman de l’attente et du doute. De l’espoir et de l’exaspération. D’une femme qui veille jour après jour au chevet d’un mari qu’elle décrit comme un « cadavre vivant », blessé au front par une balle qui est toujours logée dans sa nuque. Sent-il quelque chose ? Entend-il ? Son épouse, elle, en est persuadée et en viendra à déverser petit à petit sur lui un flot de confidences. Elle le prend pour sa « syngué sabour », sa pierre de patience qui, selon la mythologie persane, recueille les confessions des malheureux et des désespérés jusqu’à ce qu’elle finisse par éclater, les délivrant ainsi de leurs maux. Durant ce monologue qui s’égraine sur plusieurs jours, elle sent monter en elle la frustration des mots tus, indéfiniment refoulés, de son enfance lointaine et de ses dix années de mariage. Cette parole, longtemps prisonnière entre l’étau du père et du mari, est enfin révélée. Un récit en crescendo qui tient en haleine jusqu’au bouquet final.

Le narrateur meuble l’espace par étapes, dépose un à un les éléments du décor en gardant toujours le meilleur pour la fin. Il y a d’abord cette chambre où la destinée des deux personnages se joue, l’un à force de silence, l’autre en apprenant à prendre la parole. Pour le reste, pour tout ce qui gravite autour, c’est toujours « loin », « quelque part », « là-bas ». La description se fait alors évasive comme une volonté de la part du narrateur de ne pas détourner l’attention de son lecteur. C’est toujours le « peut-être », le ton dubitatif de celui à qui importe peu cette réalité extérieure tellement étrangère. Mais au-delà du roman, Syngué Sabour flirte aussi avec le genre théâtral. La caméra du narrateur ne se balade pas, elle reste braquée sur un lieu unique et ne saisit les bruits contingents que par bribes. Un huis clos désespérant.

Parler à un être vivant mais dont l’impassibilité exaspère, angoisse, déstabilise. Telle est l’histoire de cette femme épuisée qui sent tout lui échapper, jusqu’à son propre corps, ses mains, ses « doigts incertains ». Démantelée, brisée, comme on peut l’être par des années de non-dits et une attente interminable. Tous les repères sont en effet remis en question. L’écoulement du temps ne se compte plus en heures ni en jours mais en souffles et en grains de chapelet. En gestes quotidiens et répétitifs, comme autant de repères auxquels s’accroche le personnage pour ne pas perdre pied. Le verbe d’Atiq Rahimi est simple mais raffiné et même le tragique est évoqué dans la subtilité. Une écriture poétique faite d’anaphores et de phénomènes d’écho, de scènes marquantes par la force de leurs détails. Elle compose avec le chaos régnant, peint la déconstruction. Au-dehors, mais tellement présents, les affrontements fratricides marquent le rythme saccadé du récit de la femme. La guerre avec ses horreurs et ses confessions, parfois même sa tendresse. L’anonymat de ses protagonistes. Pour un récit émouvant qui a mérité ces honneurs.

lundi 17 novembre 2008

Respirer un air de musique

Le rendez-vous a été pris sur la plus belle avenue du monde pour une après-midi qui ne le serait pas moins. Sous le ciel grisonnant de Paris, Skander se frayait un chemin au milieu de la foule, guitare au dos. Rejoint peu de temps après par Sana. L’équipe était au complet. Cap chez Riadh.

Le duo du groupe tunisien Samsa s’apprêtait en cette après-midi de la mi-novembre à donner un concert privé pour un public spécial et connaisseur. Leur hôte et principal spectateur nous accueillait en bas de son immeuble. Pour quelqu’un qui n’était pas dans la confidence, rien dans l’attitude de Riadh ne laissait planer le moindre soupçon.

Si le tandem se déplace en effet chez lui c’est parce qu’il ne peut pas assister aux concerts. Riadh Haddad, la trentaine, est cardiaque et sur liste d’attente pour une greffe de cœur. Vivant à Paris, il fait de son combat contre la maladie une lutte permanente et a réussi à porter cela au niveau d’une association qu’il a créée, AMIIRAL. Mais pour l’heure, il n’est pas question de militantisme mais de musique et d’amitié.

Pour cette petite soirée qu’il voulait mémorable, et elle le fut pour tous ceux qui étaient présents, Riadh avait réuni autour de lui ses proches et ses amis, dans l’intimité de son salon. La caméra était prête à filmer pour immortaliser l’instant. Le temps de faire les présentations et de s’installer et on se sentait déjà chez soi.

Mélomane invétéré, Riadh était de partie sur toutes les chansons, apprenait le refrain de celles –rares- qu’il ne connaissait pas et entraînait toutes les voix présentes pour accompagner Skander et Sana au chant. Avant que ces deux derniers n’attaquent leur propre répertoire, l’assistance a vu naître en direct une reprise du très émouvant « Ya Tayyeb » de Angham que Sana et Riadh avaient interprété en duo avec la complicité de Skander qui convertissait la mélodie au son de la guitare. Suivirent des chansons de Samsa, des reprises de Hédi Jouini et j’en passe. Bonheur de la technologie : depuis Tunis, et malgré une qualité de transmission assez modeste, les deux sœurs de Riadh ainsi que sa nièce nous accompagnaient, par écrans interposés. D’autres amis vinrent grossir les rangs plus tard. La guitare de Skander Guetari est passée de main en main et la voix de Abir Nasraoui vint à un moment se mêler à celle de Sana Sassi. Le tout dans la convivialité d’un appartement parisien.

Difficile d’oublier le regard de Riadh au moment de se dire au revoir (mais l’on se promettait de rester en contact). Il avoua par la suite que pour la première fois de sa vie, il avait pu passer autant de temps sans avoir recours à la bouteille d’oxygène qui ferait partie de son quotidien jusqu’à ce que la greffe, que nous souhaitons très prochaine, l’en délivre. L’aveu me renvoya à la phrase qu’il avait lancée, l’air de rien, quelques moments auparavant : « ce soir, la musique est mon oxygène !».

Apporter du bonheur à quelqu’un ne coûte rien, pour peu que la bonne volonté y soit. De la musique, des sourires et voilà une rencontre qui restera dans les esprits pendant longtemps. Riadh de son côté n’en démord pas. Actif au sein de son association, il prépare déjà un concert pour le 14 décembre pour sensibiliser le plus grand nombre de personnes (et notamment de tunisiens résidant à Paris) aux problèmes cardiaques et à la nécessité du don d’organes. En attendant, il n’y a pas que la médecine qui soit capable de faire des miracles. La musique n’est pas en reste.

dimanche 10 août 2008

Il est mort le poète


Elle a essuyé ses dernières larmes, Rita, et défait ses longues nattes en signe de deuil. Deuil pour son amoureux, « un amoureux de Palestine ».

Lui qui ne cessait de réclamer « juste une année encore » a fini par être fauché trop tôt, avant qu’il ait pu dire tous les poèmes qu’il avait encore à déclamer ; avant que l’encre de sa plume n’ait eu le temps de sécher.

Il est parti, l’enfant de Galilée, là où les oiseaux ont rendez-vous avec leur destin. Il est parti en laissant dans la bouche de ses lecteurs le goût amer des choses inachevées. A 67 ans, Mahmoud Darwich n’avait pas fini d’écrire tous les mots qu’il avait encore sur le cœur. Du pain de sa mère entamé et de son café encore tiède monte son cri de révolte, cette poésie qu’il a su faire solennelle et pugnace, lyrique et révolutionnaire, céleste mais tellement humaine. Sa voix chaude, profonde, de velours, résonne encore entre Ramallah et Tunis. Ses mots renferment le poids de sa plume et la légèreté de la musique, cette musique que ses poèmes ont si naturellement épousée pour mieux se révéler au monde, hymnes d’amour et de révolte, de colère et de passions. Il était le patriote exilé dans son propre pays, cette terre natale, tantôt à l’image de la mère tantôt à celle de la bien-aimée, qu’il n’avait de cesse de chanter où qu’il fût. Mahmoud Darwich avait parcouru les capitales mondiales sans cesser d’être le porte-parole privilégié de la cause palestinienne, blessure ouverte dont il demeurait l’ambassadeur d’exception. Hymne à la résistance ou à l’espoir (عن الصمود، أمل), lettre de prisonnier (برقية من السجن), oraison funèbre (و عاد في كفن) ou encore chant de l’universel (جواز السفر), la poésie de Darwich n’était pas faite pour être lue mais pour être psalmodiée. Qui mieux que lui aurait su parler de toutes ces exactions alors que la répression et l’emprisonnement ont longtemps été son pain quotidien ? Ses refrains ont depuis pris la forme des bulletins clandestins ou des armes prohibées qu’on se passe sous les manteaux et qu’on protège comme une denrée. Plus que la reconnaissance des autorités, il aura eu de son vivant celle des amoureux de la poésie et des grands artistes de sa trempe, ceux qui croient encore à la force des mots et qui sacrifient leur vie pour un poème. Lui, poète rebelle, qu’on excuse le pléonasme. Lui, citoyen du monde exilé de partout, mais qui s’est fait dans le cœur de ses lecteurs un nid éternel.

Que les luths interrompent leur chant et que les mains se suspendent au-dessus des pages blanches. Darwich est parti. Le verbe est orphelin.



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