samedi 3 décembre 2011

Par-delà la raison et les sens...


Dans le film « Tout sur ma mère » de Pedro Almodovar, Manuela, personnage principal, qui a perdu son fils Esteban dans un accident de voiture, dit [je ne me rappelle plus des mots qu’elle avait exactement employés] que l’on appelle les enfants qui ont perdu leurs parents orphelins, les femmes qui ont perdu leurs maris des veuves, mais qu’il n’y a pas de mots pour désigner les mères qui ont perdu un fils.

Il semblait alors pour l’héroïne du réalisateur espagnol que verbaliser sa douleur, lui donner un nom, savoir la désigner comme on diagnostique un mal profond, aurait peut-être su rendre un peu moins insoutenable la perte de l’enfant. Que l’identifier aiderait peut-être non pas à en guérir mais du moins, peut-être, à apprendre à vivre avec.

Le mot existe dans la langue arabe. « Thakla » ثكلى , voilà comment on appelle la mère endeuillée. J’ai eu à utiliser le terme récemment pour rendre compte d’une actualité pas très heureuse. Identifier le mal, voilà l’ultime degré de rationalité auquel on peut atteindre avant que la raison n’ait l’humilité de se retirer pour céder la place à l’instinct.

Mais que faire alors lorsque cette humilité n’est plus ? Que faire lorsque l’on tente d’expliquer rationnellement la réaction ou les propos d’une « thakla » en fonction de son appartenance politique ou confessionnelle? Lorsque l’instinct premier devient lui-même soumis à suspicion et à manipulation ? Dès lors que toutes les limites se trouvent repoussées ?

Voilà l’absurdité qui atteint son paroxysme : elle n’est plus, comme on aurait tendance à le croire, le défaut de sens, mais devient la quête effrénée de sens là où il ne peut plus y en avoir. C’est alors que vous pouvez dire qu’une guerre fait de vous un monstre : non pas qu’elle se contente de vous ôter votre part d’humanité mais qu’elle ébranle en vous vos instincts les plus profonds. Ceux qui vous rappellent à la vie.

samedi 3 septembre 2011

A absurde, absurde et demi...


Cela fait presque un an que je n'ai pas daigné posté un article sur ce blog. Que d'évènements ont eu lieu entre temps ! Mais un lien partagé sur Facebook m'a finalement décidée à revenir à la charge. Il s'agit d'un post publié par le blog Riposte Laïque qui relayait une vidéo montrant l'intervention d'une jeune militante marocaine lors de la Plénière des Verts. Cette dernière s'attaquait à l'un des invités, à savoir le conseiller du Roi Mohamed VI, en dénonçant la présence du représentant d'une dictature à l'heure où l'on parle de printemps arabe. Je publie et le texte et la vidéo en question : 


Une athée marocaine perturbe la fête des Verts en dénonçant la religion d’Etat et son roi…
C’est un grand moment de bonheur, qui dure environ 7 minutes, que cette vidéo nous permet de savourer. L’intervention de Zineb El Rhazoui, lors de la Plénière “Printemps arabes” organisée par le mouvement politique français Europe Écologie Les Verts (EELV), est tout simplement formidable et inoubliable. A la consternation des organisateurs, l’oratrice interpelle le représentant du roi du Maroc, et montre, avec moultes exemples, l’état de la démocratie dans un pays où l’islam est religion d’Etat, où la femme a un statut inférieur, et où tout opposant subit une féroce répression. Elle fait remarquer aux organisateurs le scandale d’inviter un représentant du roi du Maroc à la tribune, quand on ose parler des « printemps arabes ». Elle ose leur demander s’ils auraient invité Ben Ali ! Le contraste entre une tribune livide et un public aux anges est saisissant. Zineb El Rhazoui est la fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI). C’est un collectif né sur Facebook, qui s’est notamment illustré au Maroc dans l’affaire des dé-jeûneurs du Ramadan, en organisant un pique-nique pendant la période de jeûne musulman. C’est donc une vraie combattante, qui milite pour une société réellement laïque, où le droit de ne pas croire, et de ne pas pratiquer, ne se heurte pas aux interdits de la religion d’Etat, l’islam."
  Je fus d'abord interpellée par le titre du post : "Une athée marocaine" (et non une marocaine athée). L'auteur définit donc la militante par sa croyance avant de la définir par sa nationalité alors que nous sommes dans un contexte politique. Mieux, il résume son intervention dans la critique de la religion d'Etat (et du roi) alors qu'elle ose tout de même s'attaquer à des problèmes de fond comme la torture et la liberté d'expression.

La même logique biaisée du personnage sévit tout au long du post : il parle d'un "pays où l’islam est religion d’Etat, où la femme a un statut inférieur, et où tout opposant subit une féroce répression". Il ne faut pas être diplômée en analyse du discours pour savoir que la manière avec laquelle les éléments de cette phrase sont agencés engage forcément un rapport de cause à effet : comme si le statut de la femme ou la répression du régime découlaient de l'Islam comme religion d'Etat. A-t-on donc le droit de tout dire au Maroc quand on est musulman pratiquant ?

"C’est un collectif né sur Facebook, qui s’est notamment illustré au Maroc dans l’affaire des dé-jeûneurs du Ramadan, en organisant un pique-nique pendant la période de jeûne musulman. C’est donc une vraie combattante". Là encore, je ne m'explique pas ce "donc". Adieu les Abraham Serfati et autres Abdellatif Laabi qui ont passé des années ds les geôles de Hassan II. Etre militant aujourd'hui, c'est "donc" manger du kaab ghzal dans la forêt durant le ramadan. Quant au mouvement MALI, je me souviens encore, pour l'anecdote, de leur présidente qui parlait sur le plateau de TV5 de la "communauté marocaine au Maroc". Pauvres Marocains, minoritaires ds leur propre pays... 

Pour la comparaison entre Ben Ali et Mohamed VI, notre militante fait aussi fausse route : la principale différence entre les deux c'est que les Tunisiens en avaient marre de Ben Ali ET de son système. Au Maroc, c'est une très faible minorité qui conteste l'existence d'un Roi. La plupart des Marocains en veulent plutôt au système et demandent une monarchie à la britannique où, tout en continuant à être là (la valeur de la monarchie pour les Marocains est aussi historique, c'est une partie de leur patrimoine), le Roi aurait des pouvoirs limités (autrement dit une véritable monarchie parlementaire). C'est donc plutôt cet aspect -et non la religion d'Etat- qui fait défaut dans la pseudo-réforme constitutionnelle engagée par Moahmed VI. Pour rappel, l'anglicanisme est également religion d'Etat en Grande Bretagne, ça n'en est pas moins une démocratie (je dis cela à titre informatif tout en demeurant favorable à la séparation entre politique et religieux).

Bref, le mélange morbide que les islamistes font entre politique et religion n'a d'équivalent que l'amalgame tout aussi déplorable que les laïcards font entre Islam et oppression en se trompant d'ennemi. Lorsqu'on est militant, on milite pour le peuple, ni contre lui, ni pour le métamorphoser. Ceux qui tiennent ce discours devraient regarder de temps en temps derrière eux pour voir combien les suivent et s'ils peuvent attirer par leurs anathèmes autant de sympathisants que les principales revendications du Mouvement 20 février ("le peuple veut la chute du Makhzen") ont réussi à mobiliser... Il est dommage que tant de choses justes pointées par Mlle Zineb -comme la conciliation que témoignent les politiques français à l'égard des dirigeants marocains- soient noyées ds de telles absurdités...

jeudi 21 octobre 2010

Quand « l’Afrique » nous donne des leçons...

Travailler dans l’urgence d’un sujet à traiter par jour donne parfois la désagréable impression de faire du « fast-news » (à l’instar du « fast-food »), une information que certains « experts » ont déjà mâché pour vous et qu’on vous demande juste, en vous la livrant sous sa forme la plus simplifiée, de digérer. Il est cependant des jours où prendre le risque de partir à la découverte de contrées politiques inconnues vous livre à la fin d’une journée harrassante l’agréable sensation de dormir moins bête le soir.

Ainsi, j’ai eu la chance hier de me voir confier mon premier sujet politique sur un pays d’Afrique subsaharienne : la Côte d’Ivoire. Comme beaucoup ne le savent peut-être pas, la campagne électorale bat son plein là-bas depuis le 15 ocotbre. Après une décennie de troubles politiques internes (l’épineuse question du désarmement des rebelles) et de présidence de Gbagbo dont cinq ans passés sans mandat électoral, la date des élections a finalement été fixée au 31 octobre et tout porte à croire que cette fois sera la bonne.

J’avais passé toute la matinée à me documenter sur le sujet : articles en ligne, reportages de la chaîne et discussion avec un collègue qui s’apprête à s’envoler pour Abidjan la semaine prochaine pour couvrir l’évènement. Une fois ce travail fait et mes questions prêtes, j’ai décroché le téléphone pour appeler notre « observateur » sur place, qui nous avait envoyé des photos de cette campagne et nous avait parlé de l’ambiance à Abidjan. S’en suivit une demi heure de conversation où « Eddy » me décrivait l’impatience d’une population pourtant désabusée depuis 5 ans qu’elle voit ces élections toujours reléguées à une date ultérieure ; l’ambiance des meetings où les trois principauxcandidats, vieux lions du paysage politique ivoirien depuis 20 ans, se battent toutes griffes dehors ; et puis les médias d’Etat, jusque-là totalement acquis à la cause de Gbagbo, mais dont le CNCA (Conseil National de Communuication Audiovisuelle) calme depuis le début officiel de la campagne électorale les ardeurs en départageant le temps de parole entre Gbagbo, Bédié et Ouattara.

Lorsque j’ai raccroché, ma première pensée alla à une vidéo que j’avais visionnée il y a à peu près un an sur Facebook où, dans une tentative tout à fait louable de dénoncer le régionalisme qui sévissait de plus en plus dans les stades de foot tunisiens, deux jeunes avaient dans le sillage de leur discours cité l’exemple du Burkina où, selon eux, « ils n’ont peut-être même pas de stade pour jouer au foot ». A l’époque, la phrase m’a fait doucement sourire, puisque le Burkina Faso que ces deux étudiants imaginaient sans stade digne de ce nom –et il ne s’agissait pas de 2 jeunes isssus d’un milieu modeste dont on pourrait excuser le préjugé mais de deux étudiants expatriés à Berlin- bénéficiait d’une infrastructure suffisamment développée pour organiser la CAN bien avant la Tunisie.

Combien de fois ai-je entendu un Tunisien parler de « l’Afrique » dans des termes dignes d’un blanc métropolitain ? Qui ne sait pas le mépris subi par les jeunes étudiants noirs qui viennent poursuivre leurs études en Tunisie ? Eh bien regardez-la cette « Afrique », messieurs, elle a des leçons à vous donner. Je souris déjà en pensant à la réaction que beaucoup de Tunisiens auraient s’ils savaient la marge de liberté dont bénéficient les ivoiriens et qu’on ne peut qu’envier. Loin de moi l’idée de transformer ce pays en un paradis terrestre ni de passer sous silence les diverses luttes fratricides qui ne cessent de saigner le continent noir. Mais je constate simplement que, du moins dans ce pays, il y a plus de marge de manœuvre en matière d’élections et de vie politique que chez nous. Et je ne puis que me désoler de constater que le jugement que nous portons sur ces pays est biaisé par le prisme français, que nous sommes trop aveuglés, trop imbus de nous-mêmes pour nous intéresser à ce qui s’y passe.


Ce samedi à 15h aura lieu un rassemblement sur les Champs-Elysées devant l’enseigne de Guerlain pour dénoncer les propos racistes que ce dernier a eu en direct, sur le plateau du 13h de France 2, à l’égard des noirs. J’y serai avec l’espoir que 90% des gens présents ne seront pas des noirs et que les Arabes seront aussi prompts à dénoncer le racisme anti-noir que le délit de faciès dont ils sont victimes. Il est temps de sortir de cet esprit ethno-communautaire pour tenter, avec nos frères africains, de nous débarrasser du même joug qui pèse sur nous : celui de la domination.

samedi 31 juillet 2010

Colonisation : connecting people



Dans un article intitulé "La reconnaissance des crimes du passé : Sétif, 8 mai 1945", publié le 28 avril 2010, il est fait mention d'une partie du discours de l'ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, qui déclarait, au cours d'une "cérémonie d'hommage" aux victimes du massacre de Sétif :"Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres ! "

Ainsi s'avère-t-il que, pour Son Excellence, 60 ans après les faits, la tragédie qui a secoué le Constantinois à l'heure où, de l'autre côté de la méditerranée, l'on fêtait la fin d'une occupation -illégitime celle-là- est simplement due à un problème...d'incompréhension.

Notons que le choix de tous les termes de cette déclaration est fait avec le plus grand soin : il parle d'une "terre", non d'un pays, appellation objective d'un territoire qui ne comprend pas une dimension nationale. Suit cette désignation des plus singulières :"les communautés". De quelles communautés s'agit-il ? Et pourquoi l'usage du pluriel ? L'on parle de "communautés" au sein d'un même peuple qui se distingue par quelques diversités ethniques et/ou religieuse (communauté berbère, israélite, arménienne, etc). L'ambassadeur français considère-t-il donc que les "Français d'Algérie" avaient la légitimité de prétendre à cette terre au même titre que les Algériens ? Mêle-t-il dans ce pluriel les Arabes, les kabyles et les Français ?

Enfin, ce "rapport conflictuel" -puisque les euphémismes sont de mise- tient, toujours selon les propos de notre bien-aimé ambassadeur, à un problème d' "incompréhension". 132 ans de domination, une guerre de 8 ans et un million de morts côté algérien...pour des problèmes de réseau et de canaux de communication.

Une seule question se pose à moi alors : comment se fait-il qu'aujourd'hui avec tous les opérateurs et les multinationales de télécommunications qui envahissent les territoires occupés, Palestiniens et israéliens continuent de souffrir des mêmes problèmes d' "incompréhension" ?

mercredi 9 juin 2010

La turcomanie de l’opinion publique arabe


Le pouvoir de séduction des conflits qui ont la vie dure est de notoriété publique. Ainsi n’est-il plus à démontrer que les conflits les plus longs et les plus inextricables exercent sur les extrémistes, les illuminés, les politologues de cafétéria ou les géopolictiens d’un soir un pouvoir d’attraction indéniable. De facto, quand il est question –ô combien souvent- du conflit israélo-palestinien, on ne peut plus s’étonner des dérives et raccourcis en tous genres que suscite le moindre événement.

Cependant, je dois avouer avoir tout de même été surprise en constatant la crédulité qu’a révélée chez l’opinion publique arabe –et plus généralement pro-palestinienne- les événements récents qui ont suivi l’assaut meurtrier lancé par l’armée israélienne sur « La flottille de la liberté » et qui a coûté la vie à 9 militants turcs.

Certes, et a fortiori avec un tel bilan, il n’est pas de mon goût de dénigrer au peuple turc un élan de solidarité maintes fois manifesté à l’égard de la population palestinienne et de son combat. Mais là où les réactions –recueillies sur le net, dans la rue et même chez certaines connaissances- laissent coi, c’est de voir l’encensement et le déluge de louanges qui ne cesse de pleuvoir depuis une semaine sur le gouvernement turc et à sa tête le Premier Ministre Tayyip Erdogan.

Jetons un coup d’œil d’un peu plus près sur la situation : si Erdogan n’a pas ménagé ses efforts depuis le lundi 31 mai pour manifester son hostilité à l’égard d’Israël, allant même jusqu'à qualifier –sans préavis- « Hamas » de « mouvement de résistance légitime », un petit topo de la situation semble s’imposer en la circonstance. En effet, il n’est point superflu de rappeler que la Turquie –dont les manifestants et autres sympathisants pro-palestiniens arboraient le drapeau un peu partout à travers le monde- abrite toujours sur ses cotes une base militaire israélienne qui permet à l’Etat hébreux de mieux tenir à l’œil le régime iranien. Par ailleurs, un regard plus global sur la situation permettrait sans peine de redistribuer les cartes de ce jeu à peine biaisé : le vœu de la Turquie de faire son entrée dans l’Union Européenne n’est un secret pour personne. Or, après moult tergiversations, les moues des dirigeants européens ne font qu’indiquer à la Turquie la porte de sortie de la salle des négociations, alors même que l’on ouvre sur ces deux battants celle de l’OCDE à Israël. Comment alors « venger » cet orgueil bafoué sinon en s’imposant comme élément incontournable de l’échiquier politique mondial ? Aux côtés des Etats-Unis, de l’Union Européenne et de la Russie, la Turquie d’Erdogan cherche à prendre ses marques et faire entendre sa voix au milieu de la cacophonie générale dans laquelle se noie la région du Moyen-Orient. L’assaut israélien sur le convoi humanitaire lui en offre l’occasion rêvée.

La question qui se pose à présent est la suivante : comment l’opinion publique arabe, après tant d’échecs, de faux espoirs, de désillusions et d’instrumentalisations consent-elle à tomber encore une fois dans le piège du soutien sans faille ? Comment font tous ces nouveaux turcophiles pour sacrifier encore à la logique de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » et ne voir dans les agissements du gouvernement turc qu’une manifestation de philanthropie ? Certes, il est légitime de se réjouir de réactions diplomatiques qui portent la promesse d’un débloquement de la situation pour la population gazaouie. Mais la réjouissance n’a pas à dispenser de la lucidité. Car en matière de politique, et contrairement à l’usage, la mauvaise foi se présume tandis que la bonne foi se prouve.