
On l'avait presque perdue de vue la culture tunisienne, prise qu'elle était entre l'étau de la culture européenne et moyen-orientale, schizophrène et amnésique. Et pourtant elle est bien là, au rendez-vous, pour cette première -et espérons-le non ultime- édition du Festival du Film Tunisien qui s'est tenue à Paris le 13, 14 et 15 mars 2008, grâce à la dynamique association des Jeunes Tunisiens (http://www.jeunestunisiens.com/). Organisation titubante, un peu bancale, des médias qui ne daignent pas se pencher sur l'événement; pourtant l'effort fourni par les organisateurs s'en ressent et les quelques hésitations confèreraient même un côté bon enfant à l'ambiance régnante.
Au programme de la manifestation, 3 jours de longs et courts métrages, de fiction et de documentaires d'hier, d'avant-hier ou d'aujourd'hui. Ainsi a été passée en revue une bonne partie de l'œuvre cinématographique tunisienne, des "Sabots en or" de Nouri Bouzid jusqu'à "VHS Kahloucha" de Néjib Belkadhi, en passant par "Fleur d'oubli" de Selma Baccar, le médiatique Tanit d’or « Making Of » ou des courts tels que "Le lit" (Hamadi Arafa) et "Croix X" (Madih Belaïd) pour ne citer qu'eux.
Emploi du temps oblige, c'est à la deuxième journée de ce festival que j'ai surtout assisté, découvrant des œuvres qui laissent chacune un goût différent, provoquent chacune une émotion vive. Lumière sur les deux documentaires phares de la soirée : "Albert Samama-Chikli" et "Les Beys de Tunis : Histoire d'une monarchie dans les tourmentes coloniales", tous deux de Mahmoud Ben Mahmoud.
Imaginaire nourri par les Géo Trouvetou réels ou imaginaires, n'avons-nous pas tous été fascinés par les destins exceptionnels de ces génies-aventuriers-inventeurs fous et fantaisistes dont les livres d'histoire ou de fiction colportaient les noms et les anecdotes? Pourtant, jamais l'on avait soupçonné que la Tunisie avait vu grandir en son sein l'un d'eux. Il s'appelait Albert Samama (Chikli était un patronyme qu'il s'accolerait lui-même plus tard), descendant des juifs espagnols qui ont élu domicile en Tunisie. Ce fils de la bourgeoisie tunisoise, dont la famille entretenait des affinités avec le Palais beylical, avait grandi sur les rives de Carthage, montrant dès son plus jeune âge un goût prononcé pour l'aventure ainsi qu'une soif insatiable de savoir et de découvertes.
Comment le présenter? Photographe? Cinéaste? Journaliste? Inventeur? Aventurier? Il était tout cela à la fois et c'est en compagnie de sa fille, Aïdée Samama, qu'on interrogeait les archives et l'histoire pour mieux en apprendre sur le compte de ce "tunisien d'exception". Profondément imbu de sentiment patriotique, n'ayant pas froid aux yeux -jusqu'à la témérité parfois-, il avait inscrit l'histoire de la Tunisie dans ses pellicules, fait découvrir aux tunisiens le 7ème art -à l'instar des Frère Lumière-, participé en tant que photographe de guerre à la Guerre de 14-18, couvert la résistance d'un village libyen à la première invasion italienne, filmé la procession du Bey avec qui il partageait cet amour pour la pellicule, exploré les profondeurs des côtes tunisiennes à ses risques et périls, volé en montgolfière qu’il avait lui-même confectionnée et accompli bien d'autres exploits aussi fantaisistes les uns que les autres.
A peine remis des émotions de ce premier documentaire que déjà on nous annonçait le second, avec la présence de Son Altesse Fayçal Bey, arrière-petit-fils du dernier monarque tunisien, à savoir Mohamed Lamine Bey. Autre volet de l'histoire de notre pays, autres épisodes noirs volontairement occultés ou déformés. Le réalisateur entreprit, avec beaucoup de succès, de balayer en une cinquantaine de minutes l’histoire de la Monarchie Husseinite, particulièrement durant la période du protectorat français (1881-1956). Il revint également sur la date charnière de l’instauration de la République (25 juillet 1957) et sur les mesures qui ont été alors prises vis-à-vis de la famille beylicale. On sera d’ailleurs reconnaissant à Mahmoud Ben Mahmoud d’avoir donné la parole aux acteurs des deux bords : aux membres de la famille qui avaient vécu l’événement (enfants et petits enfants de Lamine Bey) et subi toute l’humiliation mais également aux bourguibistes qui ont activement pris part à la destitution (Driss Guiga, Ahmed Mestiri, etc.) et qui d’ailleurs, on l’a bien senti, essayaient de diminuer l’ampleur de la répression.
Comment alors un débat passionné ne naîtrait-il pas à la fin de la projection ? Comment les questions ne fuseraient-elles pas de toute part pour essayer de mieux cerner les événements ? Le public –composé en majorité de jeunes tunisiens- saisissait la chance d’avoir devant lui un descendant du Bey qui non seulement était d’une culture et d’une prolixité captivantes mais connaissait en plus sur le bout des doigts l’histoire de son pays, se refusant cependant à toute rancune ou sentiment d’amertume, ne jugeant pas le passé mais le présent, l’Histoire ayant irréductiblement suivi son cours.
Car il est là l’enjeu : des deux projections de la soirée, on sort avec un sentiment renforcé de fierté nationale mais avec aussi un goût amer dans la bouche, amertume de ne pas voir cette histoire prestigieuse et ces tunisiens méconnus revendiqués, célébrés. Nous abandonnons notre mémoire comme si nous en avions honte et l’on cherche désespérément ailleurs une identité qu’il nous suffit de ressusciter à travers notre patrimoine. Aveu général et indéniable face à notre méconnaissance -voire notre ignorance- d’une histoire pourtant pas si lointaine et si riche, si effervescente. Qu’on se le dise : la culture, l’identité et l’exception tunisienne existent bel et bien. Il suffirait pourtant de peu de chose pour s’en rendre compte.



2 commentaires:
Tout simplement: superbe !!!
"Nous abandonnons notre mémoire comme si nous en avions honte et l’on cherche désespérément ailleurs une identité qu’il nous suffit de ressusciter à travers notre patrimoine." Malheureusement c'est l'amer constat, nous perpétuons une quête désespérée d'une identité par procuration et mimétisme.
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