dimanche 10 août 2008

Il est mort le poète


Elle a essuyé ses dernières larmes, Rita, et défait ses longues nattes en signe de deuil. Deuil pour son amoureux, « un amoureux de Palestine ».

Lui qui ne cessait de réclamer « juste une année encore » a fini par être fauché trop tôt, avant qu’il ait pu dire tous les poèmes qu’il avait encore à déclamer ; avant que l’encre de sa plume n’ait eu le temps de sécher.

Il est parti, l’enfant de Galilée, là où les oiseaux ont rendez-vous avec leur destin. Il est parti en laissant dans la bouche de ses lecteurs le goût amer des choses inachevées. A 67 ans, Mahmoud Darwich n’avait pas fini d’écrire tous les mots qu’il avait encore sur le cœur. Du pain de sa mère entamé et de son café encore tiède monte son cri de révolte, cette poésie qu’il a su faire solennelle et pugnace, lyrique et révolutionnaire, céleste mais tellement humaine. Sa voix chaude, profonde, de velours, résonne encore entre Ramallah et Tunis. Ses mots renferment le poids de sa plume et la légèreté de la musique, cette musique que ses poèmes ont si naturellement épousée pour mieux se révéler au monde, hymnes d’amour et de révolte, de colère et de passions. Il était le patriote exilé dans son propre pays, cette terre natale, tantôt à l’image de la mère tantôt à celle de la bien-aimée, qu’il n’avait de cesse de chanter où qu’il fût. Mahmoud Darwich avait parcouru les capitales mondiales sans cesser d’être le porte-parole privilégié de la cause palestinienne, blessure ouverte dont il demeurait l’ambassadeur d’exception. Hymne à la résistance ou à l’espoir (عن الصمود، أمل), lettre de prisonnier (برقية من السجن), oraison funèbre (و عاد في كفن) ou encore chant de l’universel (جواز السفر), la poésie de Darwich n’était pas faite pour être lue mais pour être psalmodiée. Qui mieux que lui aurait su parler de toutes ces exactions alors que la répression et l’emprisonnement ont longtemps été son pain quotidien ? Ses refrains ont depuis pris la forme des bulletins clandestins ou des armes prohibées qu’on se passe sous les manteaux et qu’on protège comme une denrée. Plus que la reconnaissance des autorités, il aura eu de son vivant celle des amoureux de la poésie et des grands artistes de sa trempe, ceux qui croient encore à la force des mots et qui sacrifient leur vie pour un poème. Lui, poète rebelle, qu’on excuse le pléonasme. Lui, citoyen du monde exilé de partout, mais qui s’est fait dans le cœur de ses lecteurs un nid éternel.

Que les luths interrompent leur chant et que les mains se suspendent au-dessus des pages blanches. Darwich est parti. Le verbe est orphelin.



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