mardi 18 novembre 2008

Syngué Sabour, Pierre de patience d’Atiq Rahimi Prix Goncourt 2008


Le résultat avait été à peine annoncé que le livre était épuisé dans les rayons des librairies. Il faut dire que le jury du Goncourt a opté pour l’originalité cette année : récompenser un écrivain afghan, Atiq Rahimi, installé en France depuis vingt ans et qui signe ici, avec ce double titre significatif, son premier livre en français.

C’est le roman de l’attente et du doute. De l’espoir et de l’exaspération. D’une femme qui veille jour après jour au chevet d’un mari qu’elle décrit comme un « cadavre vivant », blessé au front par une balle qui est toujours logée dans sa nuque. Sent-il quelque chose ? Entend-il ? Son épouse, elle, en est persuadée et en viendra à déverser petit à petit sur lui un flot de confidences. Elle le prend pour sa « syngué sabour », sa pierre de patience qui, selon la mythologie persane, recueille les confessions des malheureux et des désespérés jusqu’à ce qu’elle finisse par éclater, les délivrant ainsi de leurs maux. Durant ce monologue qui s’égraine sur plusieurs jours, elle sent monter en elle la frustration des mots tus, indéfiniment refoulés, de son enfance lointaine et de ses dix années de mariage. Cette parole, longtemps prisonnière entre l’étau du père et du mari, est enfin révélée. Un récit en crescendo qui tient en haleine jusqu’au bouquet final.

Le narrateur meuble l’espace par étapes, dépose un à un les éléments du décor en gardant toujours le meilleur pour la fin. Il y a d’abord cette chambre où la destinée des deux personnages se joue, l’un à force de silence, l’autre en apprenant à prendre la parole. Pour le reste, pour tout ce qui gravite autour, c’est toujours « loin », « quelque part », « là-bas ». La description se fait alors évasive comme une volonté de la part du narrateur de ne pas détourner l’attention de son lecteur. C’est toujours le « peut-être », le ton dubitatif de celui à qui importe peu cette réalité extérieure tellement étrangère. Mais au-delà du roman, Syngué Sabour flirte aussi avec le genre théâtral. La caméra du narrateur ne se balade pas, elle reste braquée sur un lieu unique et ne saisit les bruits contingents que par bribes. Un huis clos désespérant.

Parler à un être vivant mais dont l’impassibilité exaspère, angoisse, déstabilise. Telle est l’histoire de cette femme épuisée qui sent tout lui échapper, jusqu’à son propre corps, ses mains, ses « doigts incertains ». Démantelée, brisée, comme on peut l’être par des années de non-dits et une attente interminable. Tous les repères sont en effet remis en question. L’écoulement du temps ne se compte plus en heures ni en jours mais en souffles et en grains de chapelet. En gestes quotidiens et répétitifs, comme autant de repères auxquels s’accroche le personnage pour ne pas perdre pied. Le verbe d’Atiq Rahimi est simple mais raffiné et même le tragique est évoqué dans la subtilité. Une écriture poétique faite d’anaphores et de phénomènes d’écho, de scènes marquantes par la force de leurs détails. Elle compose avec le chaos régnant, peint la déconstruction. Au-dehors, mais tellement présents, les affrontements fratricides marquent le rythme saccadé du récit de la femme. La guerre avec ses horreurs et ses confessions, parfois même sa tendresse. L’anonymat de ses protagonistes. Pour un récit émouvant qui a mérité ces honneurs.

lundi 17 novembre 2008

Respirer un air de musique

Le rendez-vous a été pris sur la plus belle avenue du monde pour une après-midi qui ne le serait pas moins. Sous le ciel grisonnant de Paris, Skander se frayait un chemin au milieu de la foule, guitare au dos. Rejoint peu de temps après par Sana. L’équipe était au complet. Cap chez Riadh.

Le duo du groupe tunisien Samsa s’apprêtait en cette après-midi de la mi-novembre à donner un concert privé pour un public spécial et connaisseur. Leur hôte et principal spectateur nous accueillait en bas de son immeuble. Pour quelqu’un qui n’était pas dans la confidence, rien dans l’attitude de Riadh ne laissait planer le moindre soupçon.

Si le tandem se déplace en effet chez lui c’est parce qu’il ne peut pas assister aux concerts. Riadh Haddad, la trentaine, est cardiaque et sur liste d’attente pour une greffe de cœur. Vivant à Paris, il fait de son combat contre la maladie une lutte permanente et a réussi à porter cela au niveau d’une association qu’il a créée, AMIIRAL. Mais pour l’heure, il n’est pas question de militantisme mais de musique et d’amitié.

Pour cette petite soirée qu’il voulait mémorable, et elle le fut pour tous ceux qui étaient présents, Riadh avait réuni autour de lui ses proches et ses amis, dans l’intimité de son salon. La caméra était prête à filmer pour immortaliser l’instant. Le temps de faire les présentations et de s’installer et on se sentait déjà chez soi.

Mélomane invétéré, Riadh était de partie sur toutes les chansons, apprenait le refrain de celles –rares- qu’il ne connaissait pas et entraînait toutes les voix présentes pour accompagner Skander et Sana au chant. Avant que ces deux derniers n’attaquent leur propre répertoire, l’assistance a vu naître en direct une reprise du très émouvant « Ya Tayyeb » de Angham que Sana et Riadh avaient interprété en duo avec la complicité de Skander qui convertissait la mélodie au son de la guitare. Suivirent des chansons de Samsa, des reprises de Hédi Jouini et j’en passe. Bonheur de la technologie : depuis Tunis, et malgré une qualité de transmission assez modeste, les deux sœurs de Riadh ainsi que sa nièce nous accompagnaient, par écrans interposés. D’autres amis vinrent grossir les rangs plus tard. La guitare de Skander Guetari est passée de main en main et la voix de Abir Nasraoui vint à un moment se mêler à celle de Sana Sassi. Le tout dans la convivialité d’un appartement parisien.

Difficile d’oublier le regard de Riadh au moment de se dire au revoir (mais l’on se promettait de rester en contact). Il avoua par la suite que pour la première fois de sa vie, il avait pu passer autant de temps sans avoir recours à la bouteille d’oxygène qui ferait partie de son quotidien jusqu’à ce que la greffe, que nous souhaitons très prochaine, l’en délivre. L’aveu me renvoya à la phrase qu’il avait lancée, l’air de rien, quelques moments auparavant : « ce soir, la musique est mon oxygène !».

Apporter du bonheur à quelqu’un ne coûte rien, pour peu que la bonne volonté y soit. De la musique, des sourires et voilà une rencontre qui restera dans les esprits pendant longtemps. Riadh de son côté n’en démord pas. Actif au sein de son association, il prépare déjà un concert pour le 14 décembre pour sensibiliser le plus grand nombre de personnes (et notamment de tunisiens résidant à Paris) aux problèmes cardiaques et à la nécessité du don d’organes. En attendant, il n’y a pas que la médecine qui soit capable de faire des miracles. La musique n’est pas en reste.