Le 5 juillet 2012, l’Algérie
fêtera ses 50 ans d’indépendance. Un anniversaire qui n’est évidemment pas pour
passer inaperçu dans les cercles tant culturels que médiatiques français. Car
qui dit « guerre d’Algérie » -ou ce que d’aucuns qualifient encore
d’ « événements »- dit non seulement l’épineux chapitre de la
colonisation en général (« Un cadavre dans un placard, telle est
aujourd’hui la place de la colonisation dans l’imaginaire français »,
comme disait Brahim Senouci ) mais celui des Pieds noirs en particulier, sujet
encore des plus vifs dans la société française aujourd’hui. Ceux-là dont
l’histoire semble, telle qu’on nous la présente aujourd’hui, commencer en 1954
et tourner au drame de manière tout aussi arbitraire à l’heure des accords
d’Evian.
« Les pieds noirs, 50 ans après », c’est la une que s’est choisi le Figaro Magazine cette semaine.
Les photos, en noir et blanc pour la plupart, illustrent de manière fort
éloquente départs et arrivées en catastrophe des Français d’Algérie. Aurait-il
fallu s’arrêter à l’iconographie pour ne pas s’offusquer de la manière avec
laquelle le magazine traite le sujet ? De prime abord, le ton est
donné : « Mal partis de leur pays natal, qu’ils ont dû quitter
à la hâte, une valise dans chaque main, laissant derrière eux tout ce qu’ils
avaient bâti sur cette terre aride que leur imagination et leurs goûts simples
avaient repeinte en pays de cocagne ». Ainsi, l’Algérie n’était qu’une « terre
aride » avant que les Français n’y viennent élire domicile sans autre
prétention que de la transformer en pays digne de ce nom. Et voilà comment on
les remercie, en les renvoyant en France, quelques décennies plus tard, sans
autre forme de procès.
L’auteur de l’article poursuit
son récit, évoque les accords d’Evian et cette communauté qui s’est sentie
trahie par le Général de Gaulles, décidant de fait de partir car « ils
refusent de rester dans un pays gouverné par leur ennemi FLN ». Deux
questions s’imposent alors : leur départ émanait-il donc davantage d’un
choix délibéré ? Et pourquoi le FLN serait leur ennemi si l’auteur de ces
lignes s’évertue à démontrer plus tard qu’il ne s’agit nullement de
« colons » ? Le voilà en effet qui s’indigne plus loin qu’une «certaine
presse et […] la propagande communiste les présentent tous comme des
« colons » : propriétaires latifundiaires exploitant de pauvres
fellahs ou bourgeois nantis dont les Arabes ciraient les chaussures aux
terrasses des cafés. » L’on ne peut s’empêcher de souligner la naïveté
camusienne de tels propos, seulement voilà : il est possible de faire
l’effort d’excuser à un pied noir des années 50 tenant un tel discours mais
l’erreur est difficilement concevable chez un journaliste qui écrit en 2012.
Certes, tous les Français d’Algérie n’étaient pas des seigneurs féodaux avec
bottes et cravaches. Mais ils n’en étaient pas moins « colons ». Par
leur présence même sur le sol algérien, par leur statut de Français d’Algérie,
ils contribuaient à cette entreprise coloniale dont ils étaient l’une des roues
motrices. Feindre l’égalité avec les Algériens relevait peut-être à l’époque de
la crédulité. Aujourd’hui, il relèverait de l’ignorance. Petits commerçants ou
fonctionnaires, ils n’étaient pourtant pas de simples
« coloniaux » : « Le colonial serait l’Européen vivant
en colonie mais sans privilèges, dont les conditions de vie ne seraient pas
supérieures à celles du colonisé de catégorie économique et sociale
équivalente. Par tempérament ou conviction éthique, le colonial serait
l’Européen bienveillant, qui n’aurait pas vis-à-vis du colonisé l’attitude du
colonisateur. Eh bien ! Disons-le tout de suite, malgré l’apparente
outrance de l’affirmation : le colonial ainsi défini n’existe pas, car
tous les Européens des colonies sont des privilégiés. » (Albert Memmi,
« Portrait du colonisateur »).
Ce sont là quelques unes des
perles qui s’offrent au lecteur de cet article anniversaire qui, comme beaucoup
d’autres, marquent l’année 1962 du fer rouge de la tragédie des pieds noirs en
omettant qu’elle fut pour un autre peuple l’année de sa libération. Nous
pourrons aussi nous étaler sur cette citation d’Alain Vircondelet que notre
journaleux appelle à la rescousse : « On savait que sitôt
partis, la porte serait fracturée et qu’une famille, peut-être déjà aux aguets,
occuperait les lieux », ou sur la politique de la terre brûlée qu’il
rappelle à souhait (« d’autres incendieront leur véhicule plutôt que de
le laisser aux « vainqueurs » »). Autant de phrases qui
véhiculent l’image de l’Algérien spoliateur et pillard, tellement peu étrangère
à celle de « l’Arabe voleur et violeur », qui « occupe »
(sic !), guette le départ de ces honnêtes citoyens pour faire main basse
sur les biens d’un pays qui, rappelons-le tout de même au passage, lui
appartient.
Ceux qui espéraient que le 50ème
anniversaire de l’indépendance algérienne serait l’occasion de restituer les
faits historiques et de crever l’abcès de l’histoire coloniale, loin des
instrumentalisations politiques (les « effets positifs » de la
colonisation), des esprits échauffés et des manipulations en tous genres
doivent encore faire preuve de beaucoup de patience. Encore une fois, c’est un
rapport volontairement orienté, biaisé qui s’offre à un lectorat qui, dans sa
majorité, ne connaît pas grand-chose à l’histoire de l’empire colonial dont il
est l’héritier. Il revient aux historiens et intellectuels dignes de ce nom de
rectifier le tir, avec l’espoir que, dans la cacophonie ambiante de ceux qui
célèbrent les « événements », leur voix ne se perde pas dans le
brouhaha des fabulateurs.
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