mardi 31 janvier 2012

Pieds noirs d’Algérie : le Figaro Magazine recolore l’histoire


Le 5 juillet 2012, l’Algérie fêtera ses 50 ans d’indépendance. Un anniversaire qui n’est évidemment pas pour passer inaperçu dans les cercles tant culturels que médiatiques français. Car qui dit « guerre d’Algérie » -ou ce que d’aucuns qualifient encore d’ « événements »- dit non seulement l’épineux chapitre de la colonisation en général (« Un cadavre dans un placard, telle est aujourd’hui la place de la colonisation dans l’imaginaire français », comme disait Brahim Senouci ) mais celui des Pieds noirs en particulier, sujet encore des plus vifs dans la société française aujourd’hui. Ceux-là dont l’histoire semble, telle qu’on nous la présente aujourd’hui, commencer en 1954 et tourner au drame de manière tout aussi arbitraire à l’heure des accords d’Evian.

« Les pieds noirs, 50 ans après », c’est la une que s’est choisi le Figaro Magazine cette semaine. Les photos, en noir et blanc pour la plupart, illustrent de manière fort éloquente départs et arrivées en catastrophe des Français d’Algérie. Aurait-il fallu s’arrêter à l’iconographie pour ne pas s’offusquer de la manière avec laquelle le magazine traite le sujet ? De prime abord, le ton est donné : « Mal partis de leur pays natal, qu’ils ont dû quitter à la hâte, une valise dans chaque main, laissant derrière eux tout ce qu’ils avaient bâti sur cette terre aride que leur imagination et leurs goûts simples avaient repeinte en pays de cocagne ».  Ainsi, l’Algérie n’était qu’une « terre aride » avant que les Français n’y viennent élire domicile sans autre prétention que de la transformer en pays digne de ce nom. Et voilà comment on les remercie, en les renvoyant en France, quelques décennies plus tard, sans autre forme de procès.




L’auteur de l’article poursuit son récit, évoque les accords d’Evian et cette communauté qui s’est sentie trahie par le Général de Gaulles, décidant de fait de partir car « ils refusent de rester dans un pays gouverné par leur ennemi FLN ». Deux questions s’imposent alors : leur départ émanait-il donc davantage d’un choix délibéré ? Et pourquoi le FLN serait leur ennemi si l’auteur de ces lignes s’évertue à démontrer plus tard qu’il ne s’agit nullement de « colons » ? Le voilà en effet qui s’indigne plus loin qu’une «certaine presse et […] la propagande communiste les présentent tous comme des « colons » : propriétaires latifundiaires exploitant de pauvres fellahs ou bourgeois nantis dont les Arabes ciraient les chaussures aux terrasses des cafés. » L’on ne peut s’empêcher de souligner la naïveté camusienne de tels propos, seulement voilà : il est possible de faire l’effort d’excuser à un pied noir des années 50 tenant un tel discours mais l’erreur est difficilement concevable chez un journaliste qui écrit en 2012. Certes, tous les Français d’Algérie n’étaient pas des seigneurs féodaux avec bottes et cravaches. Mais ils n’en étaient pas moins « colons ». Par leur présence même sur le sol algérien, par leur statut de Français d’Algérie, ils contribuaient à cette entreprise coloniale dont ils étaient l’une des roues motrices. Feindre l’égalité avec les Algériens relevait peut-être à l’époque de la crédulité. Aujourd’hui, il relèverait de l’ignorance. Petits commerçants ou fonctionnaires, ils n’étaient pourtant pas de simples « coloniaux » : « Le colonial serait l’Européen vivant en colonie mais sans privilèges, dont les conditions de vie ne seraient pas supérieures à celles du colonisé de catégorie économique et sociale équivalente. Par tempérament ou conviction éthique, le colonial serait l’Européen bienveillant, qui n’aurait pas vis-à-vis du colonisé l’attitude du colonisateur. Eh bien ! Disons-le tout de suite, malgré l’apparente outrance de l’affirmation : le colonial ainsi défini n’existe pas, car tous les Européens des colonies sont des privilégiés. » (Albert Memmi, « Portrait du colonisateur »).

Ce sont là quelques unes des perles qui s’offrent au lecteur de cet article anniversaire qui, comme beaucoup d’autres, marquent l’année 1962 du fer rouge de la tragédie des pieds noirs en omettant qu’elle fut pour un autre peuple l’année de sa libération. Nous pourrons aussi nous étaler sur cette citation d’Alain Vircondelet que notre journaleux appelle à la rescousse : « On savait que sitôt partis, la porte serait fracturée et qu’une famille, peut-être déjà aux aguets, occuperait les lieux », ou sur la politique de la terre brûlée qu’il rappelle à souhait (« d’autres incendieront leur véhicule plutôt que de le laisser aux « vainqueurs » »). Autant de phrases qui véhiculent l’image de l’Algérien spoliateur et pillard, tellement peu étrangère à celle de « l’Arabe voleur et violeur », qui « occupe » (sic !), guette le départ de ces honnêtes citoyens pour faire main basse sur les biens d’un pays qui, rappelons-le tout de même au passage, lui appartient.

Ceux qui espéraient que le 50ème anniversaire de l’indépendance algérienne serait l’occasion de restituer les faits historiques et de crever l’abcès de l’histoire coloniale, loin des instrumentalisations politiques (les « effets positifs » de la colonisation), des esprits échauffés et des manipulations en tous genres doivent encore faire preuve de beaucoup de patience. Encore une fois, c’est un rapport volontairement orienté, biaisé qui s’offre à un lectorat qui, dans sa majorité, ne connaît pas grand-chose à l’histoire de l’empire colonial dont il est l’héritier. Il revient aux historiens et intellectuels dignes de ce nom de rectifier le tir, avec l’espoir que, dans la cacophonie ambiante de ceux qui célèbrent les « événements », leur voix ne se perde pas dans le brouhaha des fabulateurs.

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